La question miracle

La mode est aux thérapies brèves. Parmi la profusion de pratiques disponibles il en est une que j’aime bien, c’est l’Approche Orientée Solutions (AOS) qui est issue des travaux de l’école de Palo Alto qui était une pépinière en la matière. Plus précisément ce sont Steve de Shazer et W. O’Hanlon qui ont développé cette approche.

Fondements de l’AOS

L’AOS est fondée sur le Constructivisme Social qui est un courant de la sociologie contemporaine. Pour ce courant les phénomènes sociaux ne sont pas innés mais construits au travers d’institutions et de traditions. Pour plus d’informations vous pouvez consulter cet excellent article.

L’AOS est fondée sur un dialogue, c’est donc une approche linguistique, et c’est par ce dialogue que le thérapeute et le patient évoquent le problème et construisent sa solution. Le problème a une réalité sociale et par le dialogue cette réalité peut être transformée pour aboutir à une solution.

On se rend compte que l’approche thérapeutique a glissé au fil de décennies. Au départ la psychanalyse a établi qu’une thérapie doit être longue et difficile pour se révéler efficace. D’autre part il fallait essentiellement trouver et traiter les causes.

L’AOS est à l’opposé de cette attitude, on se focalise sur les solutions mais également les exceptions parce que le problème n’est pas permanent et il y a des moments où il n’apparaît pas. Le patient est le mieux placé pour savoir ce qui convient à sa propre vie, le thérapeute est lui un spécialiste de l’accompagnement pour aider le patient à trouver les solutions à son problème.

Les 3 principes de l’AOS

  1. si ce n’est pas «cassé», il ne faut pas réparer
  2. si ça marche, continuez
  3. si ça ne marche pas, faites autre chose

Les 7 concepts de l’AOS

  1. la solution peut se trouver à côté du problème
  2. il est possible de changer le passé
  3. le client est l’expert de son changement
  4. le changement est naturel
  5. les situations les plus négatives peuvent offrir des voies de découverte
  6. la résistance n’existe pas
  7. les solutions sont simples

Les techniques de l’AOS

  • les mesures : on demande au patient de s’auto-évaluer sur une échelle, en général de 0 à 10. On peut ainsi mesurer son état, sa motivation, ses progrès…
  • la définition de l’objectif : c’est le patient qui choisit son objectif qui doit être simple, réaliste, spécifique, concret, mesurable, contextualisé.
  • les questions : recherche des exceptions, mesure, question miracle…
  • les compliments : jamais un jugement mais le fait de souligner le positif.
  • les tâches : passer de l’involontaire au volontaire (tâche générique, différente ou prédictive).

La question miracle

Parmi l’arsenal de l’AOS ce qui me paraît le plus intéressant est la question miracle. Voyons de quoi il s’agit…

Voici la question miracle telle que l’a définie son créateur De Shazer :

Suppose that one night, while you are asleep, there is a miracle and the problem that brought you here is solved. However, because you are asleep you don’t know that the miracle has already happened. When you wake up in the morning, what will be different that will tell you that the miracle has taken place? What else?

En voici une traduction pour les non anglophones :

Imaginez que pendant que vous dormez la nuit prochaine un miracle se produit. Le miracle consiste en ce que le problème qui vous a amené ici est résolu. Cependant, comme vous êtes endormi, vous ne savez pas que le miracle est arrivé. Alors, quand vous vous réveillez le matin, qu’est-ce qui sera différent qui vous dira qu’un miracle a eu lieu ?

J’adore ce genre de question parce qu’elle introduit une magnifique dynamique !

En général cette phrase est précédée de celle-ci qui est très importante :

Maintenant je voudrais vous poser une question bizarre.

Pour faire une analogie rappelez-vous comment débutent les contes classiques, avec l’entame « Il était une fois… ». Parce que tant que notre attention est posée sur notre réalité immédiate que peut-il se passer de nouveau, d’étrange, d’inhabituel ? Nous sommes tellement accoutumés aux limites du monde dans lequel nous vivons, de notre famille, de notre travail, de notre société… qu’il peut difficilement se produire un événement extraordinaire. Mais avec « Il était une fois… » on ouvre une grande porte sur l’inconnu, l’improbable, le possible… Mon monde actuel je le connais, je le maîtrise, je sais ce qu’il peut m’apporter et aussi ne pas m’offrir, mais jadis était-ce pareil ? On raconte tellement de merveilles des anciens temps ! Vous voyez qu’avec cette simple amorce on prépare le lecteur à accepter l’inacceptable, parce que ça s’est passé il y a si longtemps que ça n’a pas besoin de respecter les règles que je connais. Et sans doute c’était aussi ailleurs, dans un lieu que je ne connais pas et qui peut être si différent de celui auquel je suis habitué !

L’amorce de la question miracle présente le même intérêt, la même stratégie.

Maintenant je voudrais vous poser une question bizarre.

  • maintenant : je ne parle ni d’hier, ni de demain, mais de vous juste maintenant,
  • je voudrais vous poser : je vous propose, je ne vous impose rien, vous avez toujours le choix,
  • une question bizarre : on prépare à la bizarrerie, l’intérêt et la curiosité sont éveillées, de même que l’attention devient plus soutenue. D’autre part puisque c’est bizarre on est prêt à accepter ce que sinon on aurait pu repousser en le trouvant trop étrange ou incongru.

Le terrain est prêt !

Imaginez que pendant que vous dormez la nuit prochaine un miracle se produit.

On demande d’imaginer, donc ce qu’on demande relève de la visualisation de la créativité. On ne demande pas de raconter ce qui existe, de décrire ce que l’on connaît, mais juste de se projeter dans une autre réalité qui par définition autorise tous les possibles.

Le sommeil est une période particulière où on perd tout contrôle sur l’activité de notre cerveau, il peut faire littéralement tout ce qu’il veut ! Pour s’endormir le soir il faut quand même une sacrée dose de confiance parce que c’est un plongeon dans l’inconnu ! Bon comme on a une longue pratique on sait d’expérience qu’on se réveille le matin, et même s’il ne nous reste que pas ou très peu de souvenirs de notre activité mentale de toutes ces heures passée allongé, on n’en ressent pour autant aucune inquiétude. Ne trouvez-vous pas cela un peu… bizarre ? Par contre si, au cours de la journée, vous avez une absence de quelques minutes, vous serez très inquiet ! La nuit ce ne sont pas des minutes mais des heures qui s’écoulent en dehors de votre contrôle !

Et comme on n’a aucun contrôle il peut se passer n’importe quoi et pourquoi pas un miracle ? Donc ici on dit : vous savez pendant ces longues heures où vous ne savez pas du tout ce que vous faites, ce que vous pensez, ce qu’il vous arrive, et bien il peut se passer quelque chose d’extraordinaire : un miracle ! Et puisqu’on est dans l’imaginaire pourquoi pas ?

Souvent on a du mal à imaginer une situation contraire à celle qu’on vit, ça nous paraît même impossible dans notre tête ! Ce qui est par définition absurde non ? Puisque on peut tout imaginer ! Là la phrase est très intelligente parce qu’elle ne se heurte pas à cet écueil classique !

Le miracle consiste en ce que le problème qui vous a amené ici est résolu.

Là on précise en quoi consiste le miracle. Dans la pratique les phrases sont séparées d’une pause d’intégration, pour laisser le temps à la personne de se l’approprier et de se mettre dans l’état attendu. Le miracle est donc que mon problème sera résolu ! On m’a tellement bien préparé que je peux accepter cette idée puisque j’imagine et que ça se produit à un moment où tout peut arriver !

Cependant, comme vous êtes endormi, vous ne savez pas que le miracle est arrivé.

Et oui ! C’est logique ! Comme on ne sait pas ce qui se passe quand on dort on ne peut pas savoir que le miracle s’est produit ! Mais c’est dommage non ? Le problème a disparu et on n’est même pas au courant !

Je trouve ce passage particulièrement pertinent. Parce que ça titille le patient ! Il va être agacé par cette vérité : il n’a plus le problème mais il ne le sait pas ! Là encore on le prépare pour la suite, on le laisse mijoter un peu et :

Alors, quand vous vous réveillez le matin, qu’est-ce qui sera différent qui vous dira qu’un miracle a eu lieu ?

Là c’est le coup de grâce ! Après la superbe préparation on met le patient sur la piste des solutions à son problème. Selon comment évolue la suite on peut préciser cette dernière question :

  • quelles différences remarquez-vous ?
  • quelles sont les premières choses que vous remarquez ,
  • comment votre meilleur ami (ou autre) va-t-il remarquer ce qui a changé ?
  • y-t-il un moment dans votre passé récent où vous avez constaté les mêmes choses ?
  • qu’est-ce qui est mieux ?
  • que faudrait-il qu’il se passe pour que ce miracle se produise ?
  • en quoi est-ce un défi pour vous ?

Conclusion

Si on sort cette question miracle de son contexte thérapeutique strict on peut en faire un outil d’évolution personnel très puissant à appliquer à n’importe quelle situation problématique. Il est tout à fait possible de se la poser à soi-même tout en en comprenant les rouages et les enjeux, elle en demeure toujours aussi puissante et efficace.

Si cet article vous donne envie d’utiliser cette question pour vous-même ou un proche et que vous voulez partager votre expérience ici vous êtes le bienvenu !

 

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